Une fois deux, radiographie d’un coup de foudre

« J’étais dans ce bar et je me suis dit : c’est là que ça commence ». Le bar c’est le O-Paradis à Berlin. La jolie brune qui en parle dans un café de Montparnasse est Iris Hanika, de passage à Paris pour la sortie de « Une fois deux ».

«  C’est un livre sur le bonheur, et qui vient du bonheur. Je cherchais un moyen de l’exprimer et j’ai eu le déclic dans ce bar ». Rien de nouveau, la genèse de « Une fois deux » ressemble à beaucoup d’autres. Le thème aussi : une histoire d’amour. Le titre allemand de ce best seller est d’ailleurs « Deux se rencontrent ». Deux qui se rencontrent, comme le début des blagues outre-Rhin : Thomas, l’ingénieur système au physique un peu ingrat rencontre Senta, l’apprentie galeriste fantasque. Coup de foudre, coup de fil et tremblement du temps, la rencontre est scellée en seulement 127 secondes.

«  Il n’était pas très romanesque, en tout cas pas en paroles. Plus tard, il ne cessa de lui répéter qu’il n’avait jamais oublié son apparition à elle la première fois, comme son hypophyse s’était mise à gondoler en la voyant, car elle était comme… oui, juste comme elle est. Si belle et si fraîche et si… ah ! Ce fut réglé comme un algorithme, car à peine l’avait-il vue la première fois qu’il l’avait désirée sans que rien d’autre puisse désormais occuper sa pensée. « J’aurais tant voulu te ramener tout de suite à la maison, je n’avais même plus envie de finir ma bière », lui dit-il après deux ou trois rendez-vous chez lui et aussi chez elle. »

Voilà tout ? Euh, non ! Dans un style unique, qui réussit le tour de force d’être suffisamment léger pour ne pas trahir la magie du coup de foudre, et suffisamment précis pour en révéler le potentiel dramatique, Iris Hanika entreprend de décrire par le menu l’aventure de leur apprivoisement mutuel. De balbutiements en hésitations, de malentendus en mésententes, l’écriture cinématographique de l’auteur les suit de près, très près, jusqu’au seuil de la chambre à coucher, mais aussi dans la rue, dans les jardins d’un Berlin réunifié, accompagne cette Senta tout droit sortie du Vaisseau fantôme de Wagner dans ses pleurs quotidiens…

Un peu hystérique, non, votre Senta ? « Peut-être. Mais dans le bon sens du mot. Vous connaissez l’œuvre de Lucien Israel ?  Les hystériques ont trop d’amour à offrir, c’en est trop pour un homme, personne ne peut les supporter ; il y a quelque chose de très attachant dans l’hystérie » sourit l’auteur. « Mais ne vous trompez pas, je me suis intéressée autant à l’homme qu’à la femme dans ce livre! On croit que le personnage principal est Senta, mais non, elle est juste plus expansive ».

Voilà pour le coup de foudre. Côté écriture, c’est un roman très original, qui ne cesse de couper son rythme « Quand je m’ennuyais, je changeais de style ». Il en résulte une narration assez classique d’un côté, mais aussi de vrais exercices de style puisque l’auteur intercale des phrases sans ponctuation, des pages empruntées aux pièces de théâtre, aux manuels de psychothérapie, aux encyclopédies, des citations, ou encore des extraits de chansons en anglais ou en allemand. C’est au lecteur, selon sa culture musicale, de les reconnaître ou non car aucune note de bas de page pour l’aider.

Du rythme, un jeu original, une ironie mordante, j’ai lu d’un œil amusé le livre de Iris Hanika  sur la plage des Sables d’Olonne en trois jours. J’ai adoré mon thé avec l’auteur au Select. Et j’attends avec impatience le prochain, déjà écrit, qui sortira en Allemagne dans quelques mois. Et très vite en France, j’espère !

Journaliste, traductrice et écrivain, Iris Hanika vit à Berlin depuis 1979. Elle est l’auteur d’un récit, d’un roman, d’un essai sur la psychanalyse lacanienne et d’un recueil de chroniques, et a coécrit un ouvrage artistique, Berlin im Licht : 24 Studen Webcam. « Une fois deux » est son premier livre traduit en français.

« Une fois deux » ed. Les Allusifs, traduit de l’allemand par Claire Buchbinder ; 277 p, 24 euros.

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