La dernière nuit d’amour, en français

« Les situations sont faites et perdues par les femmes, non par les femmes aimées mais les femmes désirées » Camil Petrescu

Mon ami, l’écrivain roumain Gabriela Adamesteanu (j’en parlais là) m’envoie ce matin son excellent Bucarest Culturel. Je trouve ce dernier numéro « la culture roumaine dans le monde » un peu froid, trop institutionnel, trop d’articles liés aux financements, subventions et autres fonds européens. Comme si, avant de créer, aujourd’hui, on voulait savoir qui paie. Et combien… Un grand dossier sur les traductions de Norman Manea dans je ne sais plus combien de langues ( pour la France : après « Le retour du hooligan « Prix Medicis étranger 2006, « L’heure exacte » doit sortir ce mois chez Seuil). Je ne m’attarderai pas trop sur le phénomène Norman Manea, je n’aime pas tant que ça l’auteur.
Je vais vous parler plus d’une – toute petite – brève: la traduction de Camil Petrescu en français aux éditions des Syrtes. Avec l’aide de l’Institut Culturel Roumain. Je vous en avais déjà parlé ici, je ne sais plus trop où. Je n’ai pas lu la traduction, j’espère qu’elle est bien faite.
Mais Camil Petrescu est un auteur fantastique.
On le traitait de Proust roumain à une époque. La comparaison est un peu facile, je vous l’accorde, mais l’auteur ne l’est pas.

Ci-dessous un article du Figaro Littéraire, lisez-le!

Mais d’abord une définition de l’amour par Camil Petrescu qui vous rappellera quelqu’un, j’en suis sure :)

« Un grand amour est plutôt un processus d’autosuggestion… Il lui faut du temps et de la complicité pour qu’il se forme. En général, au début tu as du mal à aimer la femme sans laquelle, plus tard, tu ne pourras plus envisager de vivre. Tu aimes en premier par pitié, par devoir, par tendresse, tu aimes parce que tu sais que cela la rend heureuse, tu te répètes qu’il serait déloyal de l’offenser, de tromper tant de confiance. Par la suite tu t’habitues à son sourire et à sa voix, comme on s’accommode à un paysage. Et peu à peu tu as besoin de sa présence quotidienne. Tu étouffes en toi tout départ d’autre amitié ou d’amour. Tu construis tous tes plans d’avenir en fonction de ses besoins et de ses préférences. Tu veux le succès pour avoir son sourire. Les psychologues montrent que des états émotionnels répétés ont tendance à s’établir et que, maintenus par la volonté, ils mènent à une vraie névrose. Tout amour est un monothéisme, volontaire au début, pathologique ensuite. »

Le Figaro Littéraire: Un jaloux s’en va-t-en guerre

par CLÉMENCE BOULOUQUE

CAMIL PETRESCU – Le fondateur du roman roumain moderne a plongé son héros malade de doutes et de soupçons dans la fournaise des tranchées. Un petit chef-d’oeuvre.

« TOUT AMOUR est un monothéisme volontaire au début, pathologique ensuite. » Souffrance et obsession : chez Camil Petrescu, l’amour est incurable. Et, dans Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, la jalousie de son héros Stefan Gehorghediu est, comme celle d’Un amour de Swann, un poulpe qui étrangle sa proie. Roumanie, 1916. Stefan est follement épris d’Ela, devenue sa femme, deux ans auparavant. Le couple, désargenté, reçoit un héritage qui change leur quotidien, donne à Ela comme un surcroît de grâce, et nourrit davantage le malaise du jeune homme, qui se convainc qu’elle le trompe, s’emploie maladivement à la surveiller ainsi qu’à suivre ses amies.

Et, alors que leurs chemins sont sur le point de se séparer, éclate la guerre : Stefan est envoyé sur le front entre Roumanie et Transylvanie. À distance, les ­souvenirs et l’imagination du narrateur le prennent en tenaille : dans les pages de son journal, il s’ausculte, traque les souvenirs et les interprétations comme autant de preuves à conviction. A son impuissance et son étouffement amoureux répond celui de la vie au mess, de la guerre absurde, dont il se sauve par son ironie sur les conversations où chacun commente le monde « avec la conviction inébranlable et mathématique des larves tissant autour d’elles leur cocon ». Publié en 1930, le roman a, par instants, la texture de La Pitié dangereuse de Stefan Zweig – avec ses atmosphères de garnisons, empire austro-hongrois vacillant, amours nés dans d’obscures compassions et devenues sombres passions.

Comme chez Sandor Marai, le roman est bourgeois et tels le sont aussi ses personnages, mais l’introspec­tion y est peut-être moins aiguisée. Toutefois, il y a, avec ces auteurs, une sorte de parenté. Et, par ailleurs, comment ne pas apprécier la première traduction en France de celui qui est, dans la littérature roumaine, considéré comme l’un des pères du roman moderne ?

L’ami de Cioran

Qualifié de Proust roumain, Camil Petrescu est une figure de taille dans la vie intellectuelle du Bucarest des années vingt. Né en 1894, il poursuit des études de philosophie et s’engage pendant la Première Guerre mondiale. Dramaturge reconnu dans l’entre-deux-guerres, auteur notamment d’un fameux Danton, l’écrivain est l’ami de Cioran, d’Eliade et de Mihail Sebastian, qui, dans son Journal, témoigne de son immense amitié pour Petrescu et pardonne même des réflexions politiques, des convic­tions gardistes, qui lui font hélas honte.

Mort en 1957, le romancier porte les ombres et lumières de la plupart des grands noms de la littérature roumaine du XXe siècle.

Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre de Camil Petrescu, traduit du roumain par Laure Hinckel Édition des Syrtes, 408 p., 23 €.

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