Trois jours avec un vagabond roumain

J’ai passé cette nuit de tempête avec un vagabond merveilleux, Panait Istrati. Enfoui en France dans les limbes des écrivains aux livres introuvables, Istrati reste une figure célèbre des lettres françaises de l’entre deux guerres (la génération d’avant Cioran, Ionesco, Mircea Eliade..). J’ai relu, cachée du vent, Kyra Kyralina. Je ne sais pas si je devrais vous parler de l’œuvre ou de la vie, tant la frontière entre les deux reste mince.

La vie de Panaït Istrati fut elle-même un roman:
Né en 1884 à Braïla, – port du Danube où se mêlaient toutes les races des pays balkaniques- en Roumanie, d’une mère blanchisseuse et d’un père grec marchand et contrebandier tué par les douaniers quelques mois après sa naissance, il vit une jeunesse sordide et dangereuse, miséreux vagabond de génie, avant de connaître, comme dans un conte de fées, la gloire, d’abord en France.

Il aimait, je crois, sa mère, belle paysanne, mais il la quitte dès ses 12 ans. Poussé par ses démons.
« Il a voyagé, erré, cheminé, traîné, dormi sous le soleil et les étoiles, sur les routes et à fond de cale, la faim au ventre mais le rire aux yeux, parce que son besoin de découvertes, d’imprévu, d’aventures, d’échanges nouveaux était plus pressant, plus puissant que celui du pain » s’émerveillait Joseph Kessel il y a quelques années.
Egypte. Grèce. Liban. Naples… Vingt ans de vie errante. Et de rencontres, pendant qu’il fait tous les métiers: garçon de cabaret, pâtissier, guide, peintre en bâtiment, serrurier, photographe, marchand de café ambulant… Et plein d’autres.

Bucarest… Le Pirée… Le Vésuve…Le Mont Athos… « Cycles merveilleux par le refus de songer au lendemain (..), moisson unique de vagabond affamé, inspiré, enivré, qui allait, au début du siècle, à travers villes, ports, souks, bazars, chants grecs, mélopées arabes et surtout à travers le cœur des hommes », le même Kessel.

Je ne parlerai pas de ses amis communistes. Il en a désenchanté très vite.

Métiers malsains, manque de nourriture, privations de toutes sortes dans ses traversées clandestines, la tuberculose l’arrête enfin en 1916. Au sanatorium, ce doué des langues,-  roumain, turc, grec, arabe-  découvre le français. Il est transporté par les articles de Romain Rolland. Il se rétablit. Reprends sa vie d’avant. Mais continue l’étude du français, lit, traduit, sent grandir en lui un rêve fou: écrire en français!

« Quand Istrati eut pris pleine conscience de son dessein, il connut une sorte de crainte sacrée. Quoi! Muni seulement d’un rudiment de vocabulaire, quoi! mal à l’aise, empêtré dans la syntaxe, il prétendait, il osait… C’était grotesque… C’était délirant… Mais la tentation, l’exigence ne le quittaient pas. Alors, incapable de résoudre un débat qui le dévorait, il écrivit à Romain Rolland, son idole, son génie tutélaire, pour lui demander conseil et décision. Il voulait être bref. Il fut intarissable. Les feuillets s’ajoutèrent aux feuillets. Il se mit à nu: pensées, instincts, sentiments, faiblesses, voyages – bref, lui même et sa vie et ce qu’il rêvait d’en faire, il confia tout dans cet appel. » (Kessel)

Son énorme envoi revint, intact, à Istrati. Il l’avait expédié à un domicile que Romain Rolland n’habitait plus et où l’on ignorait sa nouvelle résidence.

Le coup fut terrible. Istrati, comme assommé, y vit un signe fatal et fit serment de renoncer à écrire. « 

On voudra bien se souvenir que l’homme qui a écrit ces pages si alertes a appris seul le français, il y a sept ans, en lisant nos classiques

Au début de 1921, dans un jardin public de Nice, il se trancha la gorge avec un rasoir.
Et là, commence le conte de fées.
C’est Romain Rolland qui le raconte:  » Dans les premiers jours de janvier 1921, une lettre me fut transmise, de l’hôpital de Nice. Elle avait été trouvée sur le corps d’un désespéré, qui venait de se trancher la gorge. On avait peu d’espoir qu’il survécut à sa blessure. Je lus, et je fus saisi du tumulte du génie. Un vent brûlant sur la plaine. C’était la confession d’un nouveau Gorki des pays balkaniques. On réussit à le sauver. Je voulus le connaître. Une correspondance s’engagea. Nous devîmes amis.
(…)
Il est conteur-né, un conteur d’Orient, qui s’enchante et s’émeut de ses propres récits, et s’y bien s’y laisse prendre qu’une fois l’histoire commencée, nul ne sait, ni lui même, si elle durera une heure, ou bien mille et une nuits. Le Danube et ses méandres… Ce génie de conteur est si irrésistible que dans la lettre écrite la veille du suicide, deux fois il interrompt ses plaintes désespérées pour narrer deux histoires humoristiques de sa vie passée. (…)Et chaque chapitre du roman forme comme une nouvelle. Trois ou quatre de ces nouvelles, dans les volumes que je connais, sont dignes des maîtres russes.On voudra bien se souvenir que l’homme qui a écrit ces pages si alertes a appris seul le français, il y a sept ans, en lisant nos classiques.  » Romain Rolland dans la préface de Kyra Kyralina (Gallimard, 1968).

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